Elodie Dupuit. CITERES UMR 7324. (2023, 8 juin). Les questions posées par l’enquête ethnographique et son anonymisation, in Méthodes d’enquêtes qualitatives en sciences humaines et sociales : approche réflexive - Libérer la parole habitante. [Vidéo]. Canal-U. https://www.canal-u.tv/143576. (Consultée le 15 novembre 2024)

Ce qui m'intéresse ici

Peu de communications traitent aussi frontalement de l’anonymisation en ethnographie — sujet le plus souvent expédié “en quelques lignes convenues”, comme le relève Dupuit elle-même. Le terrain qu’elle décrit (milieu associatif restreint, forte interconnaissance, conflit interne) est une bonne base de comparaison avec mes propres terrains numériques, où l’interconnaissance n’est plus locale mais diffuse et où les traces, elles, sont permanentes.

Présentation

Élodie Dupuit (CITERES UMR 7324) revient sur son enquête doctorale (2016-2018) menée auprès de militants de deux associations de défense de l’environnement (l’ApiVerte et Environ), combinant entretiens longs et suivi ethnographique des actions associatives — dont un atelier vélo animé par des bénévoles et un salarié. Sa communication se structure en deux temps : (I) l’asymétrie constitutive de la relation d’enquête, (II) les enjeux de l’anonymisation selon les espaces de circulation de l’information.

I. Une relation d’enquête structurellement asymétrique

1. Un accord jamais totalement éclairé

Le consentement de l’enquêté est rarement un consentement pleinement informé, pour deux raisons :

  • ni l’enquêté ni le chercheur ne savent, en début d’enquête, où va se porter le regard — ce que Dupuit illustre par l’exemple du président de l’ApiVerte, qui craignait que l’enquête ne s’intéresse à un conflit interne à l’association, alors que c’est précisément ce conflit qui s’est révélé le plus fécond scientifiquement (il touche à la dimension spatiale de la mobilisation) ;
  • les enquêtés comprennent mal les méthodes de l’enquêteur, en particulier l’observation participante. Une part importante des matériaux sur les tensions internes a ainsi été recueillie sans que les enquêtés se doutent qu’ils étaient observés à ce titre.

Sur l'ambiguïté de l'accord

”La récolte des matériaux bénéficie de l’ambiguïté initiale de l’accord et de la compréhension relative des contours d’une enquête en sciences sociales.” — et plus la confiance des enquêtés grandit, plus ils se livrent, plus le matériau recueilli est riche — tout en sachant cette confiance potentiellement trahie lors de la publication.

2. Loyauté envers les enquêtés vs responsabilité envers les pairs

L’ethnographe doit composer avec une double obligation : loyauté envers son terrain, responsabilité envers la communauté scientifique. Le président de l’association demandait une forme d‘“honnêteté” que Dupuit réinterprète comme une demande de fidélité aux propos et points de vue exprimés — alors que ne pas anonymiser reviendrait, à l’inverse, à tromper les enquêtés en utilisant leurs propos à des fins d’acquisition de savoir académique qu’ils ne poursuivent pas eux-mêmes.

Elle cite une anthropologue (non identifiée avec certitude dans la communication, probablement Françoise Zonabend) sur ce que les enquêtés cherchent en se lisant :

Citation (Zonabend ?)

“Ce que recherchent les informateurs dans les textes ethnographiques, c’est d’une certaine manière le reflet d’eux-mêmes tel qu’ils pensaient l’avoir donné. Ils cherchent ce qu’ils croient ou ce qu’ils veulent être.”

D’où un risque de réception violente de la restitution : le texte scientifique heurte les lectures spontanées ou psychologisantes que les enquêtés ont de leur propre trajectoire.

3. L’impossible restitution “fidèle”

Dupuit conteste la possibilité même d’une honnêteté au sens où l’entendait le président : un entretien d’une heure ou deux ne suffit pas à interpréter les propos d’une personne comme elle-même l’entendrait, et les personnes changent entre le moment de l’entretien et celui de la publication. La mise en récit ethnographique — extraction de citations, classement dans un ordre logique au service d’une démonstration scientifique — retravaille nécessairement le discours recueilli, ce qui peut heurter les enquêtés qui ne se reconnaissent plus dans l’usage qui en est fait.

4. Une asymétrie des bénéfices

Le décalage entre les effets de l’enquête sur le chercheur (statut d’auteur·rice, grade universitaire) et sur les enquêtés (le plus souvent aucun effet, parfois une reconnaissance) est reconnu — non sans une certaine culpabilité — par la plupart des ethnographes. Dupuit l’illustre par son propre cas : sa thèse lui a procuré un statut, quand le mémoire sur le conflit interne à l’association n’a eu, au mieux, aucun effet sur elle, au pire nui à son image publique.

II. Anonymiser : une question d’espaces de circulation

Un vocabulaire à préciser

Dupuit emploie “anonymisation” au sens large, qualitatif, du terrain (rendre non reconnaissable). Le RGPD distingue plus strictement pseudonymisation (art. 4(5) : traitement réversible, une table de correspondance permet de revenir à l’identité) et anonymisation (considérant 26 : traitement irréversible, qui sort la donnée du champ d’application du règlement). Ce que décrit Dupuit — remplacer un nom par une position, sans table de correspondance à détruire mais avec un risque de ré-identification résiduel par recoupement — se situe en réalité entre les deux. Cf. les définitions détaillées de mon cours Traiter et partager des données multimodales sensibles.

Trois espaces distincts

Les informations personnelles des enquêtés circulent dans trois espaces qui ne posent pas les mêmes problèmes : le monde académique, le milieu enquêté lui-même, et la société en dehors de ce milieu. L’anonymat vise en premier lieu à rendre l’enquêté non reconnaissable par un tiers extérieur — car ce qui compte pour la thèse, ce sont des processus sociaux de portée générale, non les personnes en tant que telles.

La limite structurelle de l’anonymat

Premier écueil : les éléments indispensables à la compréhension d’un cas sociologique sont souvent les mêmes qui permettent d’identifier la personne concernée au sein du milieu enquêté — a fortiori quand ce milieu est un espace de forte interconnaissance, comme c’était le cas pour les militants des deux associations étudiées, qui se connaissaient tous au moins de vue.

Ce que Dupuit décrit sans le nommer

Ce que Dupuit observe empiriquement correspond exactement à ce que la littérature sur l’anonymisation nomme l’effet mosaïque (jigsaw identification) et au concept de quasi-identifiant, formalisé par Sweeney (2002) : des détails contextuels anodins pris isolément (fonction, lieu, activité) deviennent identifiants une fois recoupés. C’est très exactement la logique qui sous-tend son dilemme “exposer le cas dans toute sa complexité vs rendre l’anonymisation inefficace”. Voir définitions et cadre RGPD dans mon cours sur l’anonymisation de données qualitatives multimodales. Sur le même écueil, du côté qualitatif plutôt que RGPD : Tilley, L. & Woodthorpe, K. (2011). Is it the end for anonymity as we know it? — sur la ré-identification par le terrain lui-même, indépendamment de toute négligence du chercheur.

Une solution écartée : substituer des caractéristiques équivalentes

Remplacer une caractéristique identifiante (une profession, par exemple) par une caractéristique socialement équivalente est une piste que Dupuit rejette, car elle fragilise la rigueur de l’analyse — la même tension protection/analyse est documentée par Kaiser, K. (2009). Protecting Respondent Confidentiality in Qualitative Research (réf. dans mon cours).

Le tournant numérique : la fin du cloisonnement

La mise en ligne des thèses change la donne : le cloisonnement traditionnel entre sphère scientifique et sphère publique, qui limitait de fait la diffusion vers le milieu enquêté, n’est plus garanti. Dupuit formule la question sans trancher : la faible diffusion des thèses dispense-t-elle de réfléchir à l’anonymat ? Faut-il tout anonymiser au risque de perdre de l’information alors que la diffusion reste marginale ?

Le principe retenu : ne pas nuire, penser par position plutôt que par personne

Pour son propre terrain — un conflit entre deux groupes de militants, cristallisé notamment autour du salarié de l’atelier vélo — Dupuit choisit le principe déontologique du “ne pas nuire” : puisque les discours s’expliquent par des caractéristiques sociales partagées par position dans le conflit plutôt que par des traits individuels, elle n’attribue pas les citations à une personne ou à un entretien précis, mais au groupe auquel appartient le locuteur.

Un compromis documenté

Cette solution (anonymiser par position plutôt que par personne) est l’un des compromis type décrits par Saunders, B., Kitzinger, J. & Kitzinger, C. (2015). Anonymising interview data: Challenges and compromises in practiceréf. dans mon cours. Utile de le rattacher à cette typologie plutôt que de le traiter comme une solution ad hoc.

Réputation, image de soi et paternalisme

Dernier axe : certains enquêtés peuvent au contraire refuser l’anonymat et souhaiter témoigner nommément. Dupuit convoque Florence Weber, qui confie à l’ethnographe la responsabilité de vérifier que la fierté de l’enquêté à témoigner ne l’expose pas à des moqueries dans d’autres milieux sociaux — position que Dupuit comprend mais questionne comme potentiellement paternaliste (l’ethnographe serait-il mieux placé que l’enquêté pour juger de ce qui lui convient ?). Elle referme sur son propre cas : révéler les échecs professionnels du salarié de l’association, déjà connus des responsables et des élus locaux, l’a interrogée sur la part de projection de son propre rapport à l’échec dans cette hésitation, plus que sur les représentations réelles de l’enquêté.

Ce que je retiens pour mes propres terrains

Anonymat et cyber-terrain

Le raisonnement de Dupuit est pensé pour un terrain physique, restreint, à interconnaissance stable. Sur un cyber-terrain — celui de ma pré-enquête cyberethnographique sur la polémique pénitentiaire — les trois espaces qu’elle distingue (académique / milieu enquêté / société) se recouvrent presque entièrement : les milieux observés (comptes, communautés) sont déjà publics, la thèse publiée en ligne rejoint le même espace numérique que le terrain lui-même, et les traces ne s’effacent pas comme s’efface la mémoire d’un milieu local. Le “principe de ne pas nuire” garde toute sa pertinence, mais la solution de Dupuit — anonymiser par position plutôt que par personne — se heurte à des enquêtés déjà identifiables publiquement par leur pseudonyme ou leur compte, ce qui déplace la question de l’anonymat vers celle, différente, de la non-exposition ou de la non-amplification.

Points de méthode à retenir pour mes propres écrits :

  • Distinguer anonymisation (protection de l’identité) et fidélité (loyauté au propos) : ce sont deux exigences différentes, qu’on peut découpler.
  • Quand le terrain porte sur un conflit ou une tension de groupe, rattacher les citations à une position plutôt qu’à une personne peut suffire à expliquer les logiques sociales sans exposer les individus.
  • Le critère de décision proposé n’est pas l’anonymat en soi, mais le risque concret que la publication fait courir à l’enquêté (dommage, stigmatisation, tension ravivée) — un principe proche du “ne pas nuire” déjà formalisé pour mon terrain carcéral.

Résonances

Avec mon cours sur l’anonymisation des données multimodales

Cette communication est en fait une bonne porte d’entrée qualitative/argumentative pour Traiter et partager des données multimodales sensibles, le support de cours que j’ai construit sur la pseudonymisation et l’anonymisation de corpus qualitatifs multimodaux (contexte LIIPPS). Dupuit pose les problèmes en praticienne, sans l’appareil conceptuel ; mon cours fournit cet appareil :

Point soulevé par DupuitConcept / réf. dans definitions.html
Les détails nécessaires à la compréhension du cas identifient la personneQuasi-identifiants, effet mosaïque (Sweeney, 2002)
Ré-identification par le milieu enquêté lui-mêmeTilley & Woodthorpe (2011), Is it the end for anonymity as we know it?
Substituer des caractéristiques équivalentes fragilise l’analyseKaiser (2009), Protecting Respondent Confidentiality in Qualitative Research
Anonymiser par groupe/position plutôt que par personneUn des compromis type de Saunders, Kitzinger & Kitzinger (2015)
“Anonymisation” employée sans distinguer réversible/irréversibleRGPD art. 4(5) pseudonymisation vs considérant 26 anonymisation

À creuser plus tard : les pages 3 à 5 du cours (état des lieux des outils, workflow de traitement, ressources) pourraient citer cette communication comme illustration du point de vue terrain — pour l’instant le cours est surtout outillé côté technique et juridique, pas côté dilemmes de restitution.

Avec mes autres lectures et projets

Ce vault étant partiellement public/privé, tous les liens ne sont pas disponibles, c’est normal. Contactez-moi si certaines questions vous intéressent.

  • Ethnographie en cyber-terrain carcéral : dilemmes éthiques — mon propre travail sur l‘“inconfort ethnographique” (De La Soudière ; Renault & Chevet ; Yeghicheyan & Jaspart) prolonge directement la question posée par Dupuit, transposée à un terrain numérique et pénalement sensible.
  • Éthique de la recherche en milieu carcéral — même tension entre consentement jamais totalement éclairé, confidentialité et dynamiques de pouvoir, mais dans un terrain institutionnel à haute surveillance plutôt qu’associatif.
  • Ethnographies du web — la distinction que j’y retiens entre ethnographie en ligne, numérique, cyber-ethnographie et netnographie éclaire pourquoi le problème des “espaces de circulation” de Dupuit se recompose différemment en ligne.
  • Florence Weber — citée par Dupuit sur la responsabilité de l’ethnographe face à la fierté de l’enquêté à témoigner ; à recouper avec relation ethnographique (à compléter).