Elodie Dupuit. CITERES UMR 7324. (2023, 8 juin). Les questions posées par l’enquête ethnographique et son anonymisation, in Méthodes d’enquêtes qualitatives en sciences humaines et sociales : approche réflexive - Libérer la parole habitante. [Vidéo]. Canal-U. https://www.canal-u.tv/143576. (Consultée le 15 novembre 2024)
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Bonjour à toutes et à tous. Donc moi, je vais vous parler des limites de l’enquête qualitative et plus précisément de l’enquête ethnographique. Donc j’espère que je ne serai pas trop à côté par rapport aux autres méthodes innovantes qui vont être présentées aujourd’hui. Donc effectivement, dans une enquête, il est assez commun de garantir l’anonymat aux enquêtés lors de la publication des résultats. Cela dit, le chercheur peut être confronté dans certains cas à une véritable difficulté à établir un anonymat complet des enquêtés. Et pourtant, cette question de l’anonymisation dans les publications, la plupart du temps, les chercheurs la traitent avec quelques lignes convenues. et assez peu de travaux existent sur cette question. Et du coup, cette communication va porter sur la restitution d’une enquête en se saisissant plus particulièrement de la question de l’anonymisation qui se pose tout particulièrement dans le cadre de l’enquête ethnographique. Donc la caractéristique principale d’une enquête ethnographique, c’est de se dérouler dans un milieu d’interconnaissance ou bien à l’intersection de plusieurs milieux d’interconnaissance. Et du coup, les personnes qui ont participé à l’enquête risquent fortement de se reconnaître lors de la publication des résultats. Ma communication va s’appuyer sur un retour sur une enquête ethnographique que j’ai menée sur le temps long dans le cadre de ma thèse de doctorat entre 2016 et 2018. Cette enquête était auprès de militants de deux associations de défense de l’environnement qui s’appelaient l’APIVERT et ENVIRON. Je précise que, par exemple, l’ApiVerte avait un atelier vélo dans le cadre duquel les bénévoles et le salarié aidaient les adhérents à entretenir et réparer leur vélo. Donc, cette enquête, elle a reposé sur la réalisation d’entretiens longs et le suivi ethnographique des actions de l’association. et du coup ma présentation va se diviser en deux parties. Dans la première partie, nous examinerons la relation d’enquête et insisterons sur son asymétrie et ensuite dans la deuxième partie, nous verrons que les enjeux de l’anonymisation dépendent étroitement des espaces dans lesquels peuvent circuler les informations. Donc je vais commencer avec la première partie dans laquelle nous allons voir que la relation enquêteur-enquêté se caractérise d’abord par une profonde asymétrie. Mon premier point, c’est d’abord l’accord de l’enquêté à l’enquête est le plus souvent un accord qui n’est pas totalement éclairé, dans le sens où au début de l’enquête, il est toujours difficile de clarifier sur quoi va porter le regard, à la fois parce que les enquêtés servent difficilement ce qu’est une enquête en sciences sociales, mais aussi parce qu’il est difficile de savoir en tant que chercheur quels aspects du monde social vont se révéler intéressants pour la recherche. Pour ma part, au début de mon enquête, j’ai sollicité un entretien avec le président de la Pivert et l’objectif à ce moment-là était entre autres de lui annoncer officiellement l’enquête et de lui expliquer mon sujet de recherche. Je lui ai déclaré que mon intention était de suivre le travail réalisé par l’appui verte et d’étudier quelques cas d’action et de mobilisation de l’association. Cependant, j’ai appris par la suite que le président de l’association me soupçonnait de vouloir m’intéresser au fonctionnement de leur association et qu’ils ne souhaitaient pas que mon regard porte, je cite, sur la teneur de leur conflit interne. Et du coup, j’ai eu une association et un président qui étaient plutôt réticents à ma recherche en début d’enquête. Et il m’a demandé notamment de ne pas m’intéresser aux oppositions entre militants de la Pi-Verte. Et à ce moment-là, j’ai exprimé non-verbalement que, possiblement, je comprenais que mon enquête pouvait les embarrasser sur ce point-là et que je ne souhaitais pas les mettre dans une telle situation. Cependant, c’est un conflit qui s’est révélé intéressant scientifiquement dans la mesure où il porte sur la dimension spatiale de la mobilisation. donc la première la première chose les enquêtés ne savent pas vraiment où on va porter le regard et nous non plus et peut-être qu’on parle comporte le regard où ils ne veulent pas parce que c’est intéressant d’un point de vue scientifique la deuxième chose qui fait que l’accord est d’après moi non éclairé c’est que les enquêtés la plupart du temps qu’on comprenne difficilement les méthodes de l’enquêteur et je pense notamment à l’observation participante. Par exemple, dans le cadre de ma recherche, la prise de notes de certaines remarques ou de certaines allusions formul par les enqu a diff et effectivement peut aussi s une tromperie des enqu sur nos intentions Et du coup, une grande partie des matériaux que j’ai recueillis, qui portaient sur ces tensions au sein de l’association, a été recueilli sans que les enquêtés se doutent que je les recueillais. Et je trouve que dans ce cadre, la récolte des matériaux, elle bénéficie de l’ambiguïté initiale de l’accord et de la compréhension relative des contours d’une enquête en sciences sociales. Et c’est, d’après moi, d’autant plus ambigüe que pour le chercheur, plus les enquêtés lui font confiance, plus ils vont se livrer à lui, et donc plus ce qui sera récolté sera intéressant. Et du coup, l’objectif du chercheur est que les enquêtés lui accordent sa confiance, tout en sachant bien que celle-ci sera potentiellement amenée à être trahie par la suite lors de la publication des résultats. Ensuite, pour continuer sur l’asymétrie de la relation, toujours dans cette première partie, nous allons voir que les enquêtés peuvent être surpris également par l’analyse de l’ethnographe et par sa mise en forme ou son point de vue sur le monde social. C’est-à-dire que l’ethnographe effectivement ressent une loyauté envers ses enquêtés, mais il a aussi une responsabilité envers ses pairs. Et dans le cadre de ma recherche, le président de l’association avait fortement insisté sur l’importance de l’honnêteté en nous précisant qu’un master en avait déjà étudié l’association et que sa restitution écrite opérait une sélection dans son discours et ne le remettait pas en contexte. La première chose qu’on peut dire, c’est qu’effectivement, si la confiance des enquêtés est trahie une première fois, il sera d’autant plus difficile pour un autre chercheur de réinvestir le même terrain et de l’obtenir de nouveau. Et dans ce cas-là, l’honnêteté souhaitée par le président semble un peu interprétée comme une demande de fidélité aux propos tenus et au point de vue des personnes. dont les deux sujets sont liés, dans la mesure où on se libère de la contrainte de fidélité par l’anonymisation. Cependant, je vais les distinguer. La première chose qu’on peut dire, c’est que ne pas anonymiser les enquêtés, ça reviendrait à les tromper dans la mesure où nous utilisons leurs propos afin d’acquérir un savoir académique. C’est-à-dire qu’en tant que doctorant, la pratique du terrain va nous aider à nous approprier la littérature scientifique. Et on va utiliser les discours et les propos des enquêtés pour comprendre des logiques sociales, alors que, eux, finalement, ces logiques sociales, ils s’en soucient assez peu. et du coup on a des objectifs qui sont très différents des leurs. Une conviction qui est d’après moi assez fortement partagée et très rassurante pour les chercheurs, c’est que leur travail est émancipateur pour les enquêtés et les lecteurs. Cela dit, je ne suis pas certaine que l’enquête ethnographique et sa restitution ne peuvent pas être également reçues violemment. et d’ailleurs en fait si les militants lisent la tête le plus probable c’est qu’ils ne le fassent pas dans l’objectif qui est prévu pour un mémoire de thèse c’est à dire prouver l’acquisition d’un savoir académique et de produire aussi également des connaissances et il y a une anthropologue alors j’ai pas décorché son nom mais qui s’appelle Zona Bend qui dit sur les intentions des enquêtés lorsqu’ils lisent les résultats, ce que recherchent les informateurs dans les textes ethnographiques, c’est d’une certaine manière le reflet d’eux-mêmes tel qu’ils pensaient l’avoir donné. Ils cherchent ce qu’ils croient ou ce qu’ils veulent être. Et ainsi, dans une publication, effectivement, les enquêtés cherchent à se reconnaître et la restitution de l’enquête peut être durement vécue dans la mesure où les textes de sciences sociales qu’on va produire, justement, vont heurter les lectures plus spontanées que les enquêtés peuvent avoir de leur trajectoire, ou alors les explications un peu psychologisantes qu’ils peuvent avoir de leur vécu aussi. On peut aussi dire que l’écriture du mémoire de thèse, c’est l’équivalent, d’une certaine façon, à la construction d’un récit. l’ethnographe faisant parler son terrain à partir de questions issues de la littérature scientifique. Et dans ce cadre-là, les discours qui sont recueillis sont par la suite retravaillés. C’est-à-dire que nous extrayons des citations et nous les classons dans un ordre logique. Et cet ordre logique, ces citations, nourrissent une démonstration scientifique. Et effectivement cette d scientifique peut ne pas souhait par les enqu et ainsi ils peuvent consid que leur parole a d et ils peuvent tr surpris par l que l fait de leur discours Je rajouterai qu’en plus, il semble impossible d’être honnête au sens où le président de l’association l’entendait, c’est-à-dire qu’un entretien d’une ou deux heures avec une personne, associé à quelques paroles échangées rapidement, ne suffit pas à comprendre assez une personne pour interpréter ses propos comme elle, elle pense qu’il conviendrait de les interpréter. On peut aussi dire que les personnes peuvent changer d’avis entre le moment de la réalisation de l’entretien et celui de la publication de l’enquête. Et dans ce cadre-là, il semble assez difficile de restituer le point de vue des personnes dans toute son épaisseur. Et c’est vrai que la plus grande part des ethnographes reconnaît la contribution des enquêtés dans les remerciements, mais parfois avec un peu de culpabilité, lorsqu’ils considèrent le décalage entre les effets de l’enquête sur eux et celui sur les enquêtés, qui est le plus souvent aucun, voire peut-être une reconnaissance, voire une possibilité de réfléchir sur sa vie. Et moi, je me retrouve dans cette situation, puisque ma thèse m’a procuré le grade d’auteur, alors que le mémoire de thèse exposant le conflit interne à l’association n’a eu aucun effet sur l’association, voire peut-être, je ne sais pas, a pourrénu à l’image publique de l’association. Je vais maintenant passer à la deuxième partie où je vais m’intéresser aux enjeux de l’anonymisation et ces enjeux qui dépendent des espaces dans lesquels peuvent circuler les informations. Alors les informations personnelles de l’enquêté, elles peuvent circuler dans trois espaces distincts, qui sont le monde académique, les milieux enquêtés et la société en dehors des milieux enquêtés. Et les circulations des informations dans ces trois espaces ne posent pas les mêmes questions. Donc effectivement, la solution la plus couramment utilisée pour la publication des cas ethnographiques est l’anonymat. Et en fait, ce qui compte dans un mémoire de thèse, finalement, c’est la mise en évidence de processus sociaux de portée générale. Et dans ce cadre, les caractéristiques personnelles des enquêtés ne nous intéressent qu’en fonction des questions que l’on se pose. C’est-à-dire que ce ne sont pas les enquêtés en eux-mêmes qui sont intéressants. Et c’est pour ça que l’anonymat est adopté, l’objectif étant qu’un enquêté ne soit pas reconnaissable par quiconque ne le connaîtrait pas à l’avance. Nous allons maintenant nous intéresser à la circulation des informations au sein du milieu enquêté. alors la première limite de l’anonymat à laquelle je faisais allusion tout à l’heure c’est que la plupart du temps la liste des éléments indispensables à la compréhension d’un cas sociologique permet également le plus souvent d’identifier la personne concernée dans le cadre d’une enquête ethnographique et donc comment garantir cet anonymat et c’est vrai que c’est une question qui s’est pas mal posée dans le cadre de mon travail doctoral, puisque une grande partie des militants des deux associations se connaissaient personnellement ou alors à minima de vue. Et dans ce cadre-là, le chercheur, à mon avis, est confronté à un dilemme. Exposer le cas dans toute sa complexité et très finement serait très explicatif et intéressant sur le plan scientifique. Cela dit, les processus d’anonymisation seraient alors rendus inefficaces au sein du milieu enquêté. Une des solutions pourrait être de modifier certaines caractéristiques sociales pour les remplacer par des caractéristiques équivalentes. Une profession renvoyant à une appartenance sociale pourrait se substituer à la véritable profession. Cela dit, je ne suis pas convaincue par cette solution dans la mesure où je trouve qu’elle pose question concernant la rigueur de l’analyse. Et ce problème de la circulation des informations dans le milieu enquêté, il se pose d’autant plus peut-être aujourd’hui que le cloisonnement entre la sphère scientifique et la sphère publique a été remis en question. C’est-à-dire qu’avec la publication des thèses sur Internet, celles-ci ont de grandes chances de se retrouver à la disposition des personnes concernées. On est bien d que les th et la plupart des travaux en sciences sociales ont une diffusion qui est bien moindre que quelques best de sciences sociales Cela dit, la question qu’on peut se poser, c’est est-ce que c’est parce que la diffusion des thèses est peu importante que cela nous dispense de réfléchir à la question de l’anonymat ? Et par ailleurs, est-ce qu’il faut tout anonymiser au risque de perdre de l’information alors que la diffusion reste assez marginale ? Et moi, je trouve que la diffusion, elle est particulièrement délicate lorsque l’analyse se centre sur des tensions au sein d’un groupe. et là on peut dire que peut-être le principe déontologique de base qui peut être appliqué c’est ne pas nuire en tant qu’ethnographe et comme je l’ai déjà mentionné il y a un conflit dans mon terrain d’enquête qui oppose deux groupes de militants et révéler les discours que tiennent les militants les uns sur les autres pourrait nourrir le conflit et ces tensions elles vont beaucoup se focaliser autour du salarié de la tuerie vélo et des bénévoles. Et comment j’ai résolu cette question ? C’est que les discours tenus s’expliquent par les caractéristiques sociales des enquêtés. et ces caractéristiques sociales sont partagées par les enquêtés qui défendent les mêmes positions dans le conflit. Et les spécificités personnelles des membres des deux groupes n’ont qu’un impact mineur sur leur discours. Et dans ce cadre-là, puisque l’important c’est de mettre en lien discours et caractéristiques sociales, quand j’ai vu que les citations pouvaient potentiellement poser problème. Je n’ai pas indiqué au sein du mémoire de thèse à quelle personne et à quel entretien elle se référait précisément, mais j’ai juste indiqué à quel groupe du conflit entre les deux groupes elle se rapportait. Enfin, nous allons voir les enjeux liés à la réputation des enquêtés au sein de leur milieu d’interconnaissance. Pour les enjeux liés à l’image de soi au sein du milieu d’interconnaissance, le sociologue peut tenter d’apprécier les risques que la publication fait courir aux enquêtés. C’est-à-dire qu’il y a certains enquêtés qui peuvent ne pas souhaiter l’anonymat et qui peuvent souhaiter témoigner en personne et en leur nom de leur expérience. Du côté scientifique, puisque seul le contrôle de l’analyse est important, il est possible de publier évidemment des textes qui mettent en valeur un ou plusieurs enquêtés. Il y a Florence Weber qui donne la charge à l’ethnographe de vérifier que la fierté de l’enquêté à témoigner ne va pas provoquer des moqueries dans d’autres milieux sociaux. Je comprends cette position. Cela dit, je me questionne sur son paternalisme. Est-ce que l’ethnographe serait plus à même que l’enquêté de décider ? C’est un peu paternaliste à mon sens. je vais finir en disant que effectivement les enquêtés ils peuvent ressentir de la gêne à l’idée que leurs connaissances vont apprendre des éléments de leur vie personnelle en lisant la publication et dans le cadre de ma thèse révéler certaines caractéristiques du parcours et des échecs du salarié peut lui poser potentiellement des problèmes d’image de soi. Et ces échecs ont un impact sur son activité salariale, dont sont potentiellement intéressants scientifiquement et sont par ailleurs connus des responsables de l’association et des élus de la communauté d’agglomération. Donc, ce que je me suis dit, c’est que vu que c’est connu, probablement le fait que je le révèle dans la thèse, c’est très peu probable que ça ait un impact en termes de perte d’emploi pour le salarié. Et c’est vrai que c’est quelque chose, je ne savais pas si ça pouvait être dit ou pas, mais je trouve aussi qu’il est possible que le chercheur, donc moi en l’occurrence, projette ce qui est dit cible ou pas sur l’enquêté, mais en investissant pas forcément les représentations de l’enquêter, mais mon propre rapport aux choses, c’est-à-dire, dans ce cas-là, peut-être mon propre rapport à l’école sur l’enquêter. Alors peut-être que l’enquêter, lui, ça ne le dérangerait pas du tout, ce genre de choses. Voilà, je vais m’arrêter là. Merci beaucoup.
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Ce qui m'intéresse ici
Peu de communications traitent aussi frontalement de l’anonymisation en ethnographie — sujet le plus souvent expédié “en quelques lignes convenues”, comme le relève Dupuit elle-même. Le terrain qu’elle décrit (milieu associatif restreint, forte interconnaissance, conflit interne) est une bonne base de comparaison avec mes propres terrains numériques, où l’interconnaissance n’est plus locale mais diffuse et où les traces, elles, sont permanentes.
Présentation
Élodie Dupuit (CITERES UMR 7324) revient sur son enquête doctorale (2016-2018) menée auprès de militants de deux associations de défense de l’environnement (l’ApiVerte et Environ), combinant entretiens longs et suivi ethnographique des actions associatives — dont un atelier vélo animé par des bénévoles et un salarié. Sa communication se structure en deux temps : (I) l’asymétrie constitutive de la relation d’enquête, (II) les enjeux de l’anonymisation selon les espaces de circulation de l’information.
I. Une relation d’enquête structurellement asymétrique
1. Un accord jamais totalement éclairé
Le consentement de l’enquêté est rarement un consentement pleinement informé, pour deux raisons :
- ni l’enquêté ni le chercheur ne savent, en début d’enquête, où va se porter le regard — ce que Dupuit illustre par l’exemple du président de l’ApiVerte, qui craignait que l’enquête ne s’intéresse à un conflit interne à l’association, alors que c’est précisément ce conflit qui s’est révélé le plus fécond scientifiquement (il touche à la dimension spatiale de la mobilisation) ;
- les enquêtés comprennent mal les méthodes de l’enquêteur, en particulier l’observation participante. Une part importante des matériaux sur les tensions internes a ainsi été recueillie sans que les enquêtés se doutent qu’ils étaient observés à ce titre.
Sur l'ambiguïté de l'accord
”La récolte des matériaux bénéficie de l’ambiguïté initiale de l’accord et de la compréhension relative des contours d’une enquête en sciences sociales.” — et plus la confiance des enquêtés grandit, plus ils se livrent, plus le matériau recueilli est riche — tout en sachant cette confiance potentiellement trahie lors de la publication.
2. Loyauté envers les enquêtés vs responsabilité envers les pairs
L’ethnographe doit composer avec une double obligation : loyauté envers son terrain, responsabilité envers la communauté scientifique. Le président de l’association demandait une forme d‘“honnêteté” que Dupuit réinterprète comme une demande de fidélité aux propos et points de vue exprimés — alors que ne pas anonymiser reviendrait, à l’inverse, à tromper les enquêtés en utilisant leurs propos à des fins d’acquisition de savoir académique qu’ils ne poursuivent pas eux-mêmes.
Elle cite une anthropologue (non identifiée avec certitude dans la communication, probablement Françoise Zonabend) sur ce que les enquêtés cherchent en se lisant :
Citation (Zonabend ?)
“Ce que recherchent les informateurs dans les textes ethnographiques, c’est d’une certaine manière le reflet d’eux-mêmes tel qu’ils pensaient l’avoir donné. Ils cherchent ce qu’ils croient ou ce qu’ils veulent être.”
D’où un risque de réception violente de la restitution : le texte scientifique heurte les lectures spontanées ou psychologisantes que les enquêtés ont de leur propre trajectoire.
3. L’impossible restitution “fidèle”
Dupuit conteste la possibilité même d’une honnêteté au sens où l’entendait le président : un entretien d’une heure ou deux ne suffit pas à interpréter les propos d’une personne comme elle-même l’entendrait, et les personnes changent entre le moment de l’entretien et celui de la publication. La mise en récit ethnographique — extraction de citations, classement dans un ordre logique au service d’une démonstration scientifique — retravaille nécessairement le discours recueilli, ce qui peut heurter les enquêtés qui ne se reconnaissent plus dans l’usage qui en est fait.
4. Une asymétrie des bénéfices
Le décalage entre les effets de l’enquête sur le chercheur (statut d’auteur·rice, grade universitaire) et sur les enquêtés (le plus souvent aucun effet, parfois une reconnaissance) est reconnu — non sans une certaine culpabilité — par la plupart des ethnographes. Dupuit l’illustre par son propre cas : sa thèse lui a procuré un statut, quand le mémoire sur le conflit interne à l’association n’a eu, au mieux, aucun effet sur elle, au pire nui à son image publique.
II. Anonymiser : une question d’espaces de circulation
Un vocabulaire à préciser
Dupuit emploie “anonymisation” au sens large, qualitatif, du terrain (rendre non reconnaissable). Le RGPD distingue plus strictement pseudonymisation (art. 4(5) : traitement réversible, une table de correspondance permet de revenir à l’identité) et anonymisation (considérant 26 : traitement irréversible, qui sort la donnée du champ d’application du règlement). Ce que décrit Dupuit — remplacer un nom par une position, sans table de correspondance à détruire mais avec un risque de ré-identification résiduel par recoupement — se situe en réalité entre les deux. Cf. les définitions détaillées de mon cours Traiter et partager des données multimodales sensibles.
Trois espaces distincts
Les informations personnelles des enquêtés circulent dans trois espaces qui ne posent pas les mêmes problèmes : le monde académique, le milieu enquêté lui-même, et la société en dehors de ce milieu. L’anonymat vise en premier lieu à rendre l’enquêté non reconnaissable par un tiers extérieur — car ce qui compte pour la thèse, ce sont des processus sociaux de portée générale, non les personnes en tant que telles.
La limite structurelle de l’anonymat
Premier écueil : les éléments indispensables à la compréhension d’un cas sociologique sont souvent les mêmes qui permettent d’identifier la personne concernée au sein du milieu enquêté — a fortiori quand ce milieu est un espace de forte interconnaissance, comme c’était le cas pour les militants des deux associations étudiées, qui se connaissaient tous au moins de vue.
Ce que Dupuit décrit sans le nommer
Ce que Dupuit observe empiriquement correspond exactement à ce que la littérature sur l’anonymisation nomme l’effet mosaïque (jigsaw identification) et au concept de quasi-identifiant, formalisé par Sweeney (2002) : des détails contextuels anodins pris isolément (fonction, lieu, activité) deviennent identifiants une fois recoupés. C’est très exactement la logique qui sous-tend son dilemme “exposer le cas dans toute sa complexité vs rendre l’anonymisation inefficace”. Voir définitions et cadre RGPD dans mon cours sur l’anonymisation de données qualitatives multimodales. Sur le même écueil, du côté qualitatif plutôt que RGPD : Tilley, L. & Woodthorpe, K. (2011). Is it the end for anonymity as we know it? — sur la ré-identification par le terrain lui-même, indépendamment de toute négligence du chercheur.
Une solution écartée : substituer des caractéristiques équivalentes
Remplacer une caractéristique identifiante (une profession, par exemple) par une caractéristique socialement équivalente est une piste que Dupuit rejette, car elle fragilise la rigueur de l’analyse — la même tension protection/analyse est documentée par Kaiser, K. (2009). Protecting Respondent Confidentiality in Qualitative Research (réf. dans mon cours).
Le tournant numérique : la fin du cloisonnement
La mise en ligne des thèses change la donne : le cloisonnement traditionnel entre sphère scientifique et sphère publique, qui limitait de fait la diffusion vers le milieu enquêté, n’est plus garanti. Dupuit formule la question sans trancher : la faible diffusion des thèses dispense-t-elle de réfléchir à l’anonymat ? Faut-il tout anonymiser au risque de perdre de l’information alors que la diffusion reste marginale ?
Le principe retenu : ne pas nuire, penser par position plutôt que par personne
Pour son propre terrain — un conflit entre deux groupes de militants, cristallisé notamment autour du salarié de l’atelier vélo — Dupuit choisit le principe déontologique du “ne pas nuire” : puisque les discours s’expliquent par des caractéristiques sociales partagées par position dans le conflit plutôt que par des traits individuels, elle n’attribue pas les citations à une personne ou à un entretien précis, mais au groupe auquel appartient le locuteur.
Un compromis documenté
Cette solution (anonymiser par position plutôt que par personne) est l’un des compromis type décrits par Saunders, B., Kitzinger, J. & Kitzinger, C. (2015). Anonymising interview data: Challenges and compromises in practice — réf. dans mon cours. Utile de le rattacher à cette typologie plutôt que de le traiter comme une solution ad hoc.
Réputation, image de soi et paternalisme
Dernier axe : certains enquêtés peuvent au contraire refuser l’anonymat et souhaiter témoigner nommément. Dupuit convoque Florence Weber, qui confie à l’ethnographe la responsabilité de vérifier que la fierté de l’enquêté à témoigner ne l’expose pas à des moqueries dans d’autres milieux sociaux — position que Dupuit comprend mais questionne comme potentiellement paternaliste (l’ethnographe serait-il mieux placé que l’enquêté pour juger de ce qui lui convient ?). Elle referme sur son propre cas : révéler les échecs professionnels du salarié de l’association, déjà connus des responsables et des élus locaux, l’a interrogée sur la part de projection de son propre rapport à l’échec dans cette hésitation, plus que sur les représentations réelles de l’enquêté.
Ce que je retiens pour mes propres terrains
Anonymat et cyber-terrain
Le raisonnement de Dupuit est pensé pour un terrain physique, restreint, à interconnaissance stable. Sur un cyber-terrain — celui de ma pré-enquête cyberethnographique sur la polémique pénitentiaire — les trois espaces qu’elle distingue (académique / milieu enquêté / société) se recouvrent presque entièrement : les milieux observés (comptes, communautés) sont déjà publics, la thèse publiée en ligne rejoint le même espace numérique que le terrain lui-même, et les traces ne s’effacent pas comme s’efface la mémoire d’un milieu local. Le “principe de ne pas nuire” garde toute sa pertinence, mais la solution de Dupuit — anonymiser par position plutôt que par personne — se heurte à des enquêtés déjà identifiables publiquement par leur pseudonyme ou leur compte, ce qui déplace la question de l’anonymat vers celle, différente, de la non-exposition ou de la non-amplification.
Points de méthode à retenir pour mes propres écrits :
- Distinguer anonymisation (protection de l’identité) et fidélité (loyauté au propos) : ce sont deux exigences différentes, qu’on peut découpler.
- Quand le terrain porte sur un conflit ou une tension de groupe, rattacher les citations à une position plutôt qu’à une personne peut suffire à expliquer les logiques sociales sans exposer les individus.
- Le critère de décision proposé n’est pas l’anonymat en soi, mais le risque concret que la publication fait courir à l’enquêté (dommage, stigmatisation, tension ravivée) — un principe proche du “ne pas nuire” déjà formalisé pour mon terrain carcéral.
Résonances
Avec mon cours sur l’anonymisation des données multimodales
Cette communication est en fait une bonne porte d’entrée qualitative/argumentative pour Traiter et partager des données multimodales sensibles, le support de cours que j’ai construit sur la pseudonymisation et l’anonymisation de corpus qualitatifs multimodaux (contexte LIIPPS). Dupuit pose les problèmes en praticienne, sans l’appareil conceptuel ; mon cours fournit cet appareil :
| Point soulevé par Dupuit | Concept / réf. dans definitions.html |
|---|---|
| Les détails nécessaires à la compréhension du cas identifient la personne | Quasi-identifiants, effet mosaïque (Sweeney, 2002) |
| Ré-identification par le milieu enquêté lui-même | Tilley & Woodthorpe (2011), Is it the end for anonymity as we know it? |
| Substituer des caractéristiques équivalentes fragilise l’analyse | Kaiser (2009), Protecting Respondent Confidentiality in Qualitative Research |
| Anonymiser par groupe/position plutôt que par personne | Un des compromis type de Saunders, Kitzinger & Kitzinger (2015) |
| “Anonymisation” employée sans distinguer réversible/irréversible | RGPD art. 4(5) pseudonymisation vs considérant 26 anonymisation |
À creuser plus tard : les pages 3 à 5 du cours (état des lieux des outils, workflow de traitement, ressources) pourraient citer cette communication comme illustration du point de vue terrain — pour l’instant le cours est surtout outillé côté technique et juridique, pas côté dilemmes de restitution.
Avec mes autres lectures et projets
Ce vault étant partiellement public/privé, tous les liens ne sont pas disponibles, c’est normal. Contactez-moi si certaines questions vous intéressent.
- Ethnographie en cyber-terrain carcéral : dilemmes éthiques — mon propre travail sur l‘“inconfort ethnographique” (De La Soudière ; Renault & Chevet ; Yeghicheyan & Jaspart) prolonge directement la question posée par Dupuit, transposée à un terrain numérique et pénalement sensible.
- Éthique de la recherche en milieu carcéral — même tension entre consentement jamais totalement éclairé, confidentialité et dynamiques de pouvoir, mais dans un terrain institutionnel à haute surveillance plutôt qu’associatif.
- Ethnographies du web — la distinction que j’y retiens entre ethnographie en ligne, numérique, cyber-ethnographie et netnographie éclaire pourquoi le problème des “espaces de circulation” de Dupuit se recompose différemment en ligne.
- Florence Weber — citée par Dupuit sur la responsabilité de l’ethnographe face à la fierté de l’enquêté à témoigner ; à recouper avec relation ethnographique (à compléter).